N°30 du Dimanche 29 juillet 1849
p. 239 : NOUVELLES.- MM. Meyerbeer, Taylor et Sax, au nom dune
réunion dartistes et de gens de lettres, sont allès, cette
semaine, offrir à M. Hectore Berlioz une médaille dor pour
laquelle une souscription avait été ouverte lors des premières
exécutions de la Damnation de Faust, dernier ouvrage de ce maître.
Labsence prolongée de M. Berlioz est les graves évènements
qui ont absorbé, au détriment des arts, lattention publique,
avaient retardé laccomplissement de ce projet ; mais le grand
succès obtenu il y a quelques mois au Conservatoire par deux
scènes du bel ouvrage qui lavait fait concevoir, a ranimé le
zèle des admirateurs de notre célèbre compositeur, et leur témoignage
de sympathie nen est ainsi que mieux motivé. Cette médaille,
dun prix considérable, porte dun côté les titres des ouvrages
de M. Berlioz, et de lautre cette inscription :
A Hector Berlioz, ses amis et admirateurs de Paris, Juillet
1849.
N° 32 du 5 août 1849
p.240/41 EXPOSITION DES PRODUITS DE LINDUSTRIE - Facture instrumentale- 7me article- Instruments à vent en cuivre - Ad. Sax : La construction des instruments de cuivre a fait un bien grand pas depuis la dernière exposition et cest peut-être la seule partie de la facture instrumentale qui soit en progrès. Une révolution même sest opérée dans cette facture, révolution due en grande partie à M. Ad. Sax. Jusquau moment où il vint sétablir à Paris, les fabricants dinstruments en cuivre se prélassaient dans une douce quiétude, manuvrant toujours daprès la vieille routine et sur les anciens principes. Pourquoi se seraient-ils inquiétés ? Les professeurs eussent trouvé fort mauvais toute innovation, qui les eut forcés à un nouveau travail ; ils se contentaient des instruments anciens. Les élèves, habitués dès lors à en jouer, nen demandaient pas davantage, et les perfectionnements apportés par les facteurs allemands passèrent en France sinon inaperçus, du moins comme peu importants et inutiles à une bonne exécution musicale. À peine M. Ad. Sax eut-il mis le pied sur le sol français quil éprouva ce quil en coûte de tourments à tirer de leur apathie, avec des idées nouvelles, des concurrents engourdis. Il y a de cela cinq ans, et je me le rappelle, puisque je rendais compte alors , pour la France Musicale, des produits de la facture, à lexposition de 1844. À la vue des instruments exposés par Ad. Sax, ils les déclarèrent construits sur une théorie fausse, et dont les résultats devaient être nuis. Mais quand ils virent le saxophone ce fut bien pis ; ils se prirent à rire en levant les épaules ; ils firent sur cet instrument toute espèce de plaisanteries, le déclarèrent unanimement impraticable, injouable, et mille autres drôleries à lusage de la médiocrité. Ad. Sax se contenta de leur répondre : « Vous disiez, lorsque vous entendîtes parler de mon projet dinstruments, quil était impraticable ; aujourdhui, je vous le présente parfaitement construit, aujourdhui vous prétendez quon nen saurait jouer. Écoutez ! vous entendez ses sons marchant chromatiquement, de laigu au grave avec une grande force ou avec beaucoup de douceur : eh bien, pour cet instrument que vous voyez et que vous entendez, je nai pas encore pris de brevet ; allons, je vous mets tous au défi den faire un semblable et, je ne vous donne pas un mois, deux mois, je vous accorde un an pour remplir les conditions du défi ». Les frelons de la facture bourdonnèrent beaucoup sans rien produire, et ce fut que quinze mois après que M. Sax se fit breveter pour le saxophone.
Avant larrivée dAd. Sax et la mise en pratique de sa théorie nouvelle pour la construction des instruments en cuivre, il fallait à toute musique militaire, dite de fanfare, un assemblage effrayant dinstruments divers tels que cors, trompettes, trombones, bugles, clavicors, néocors, ophicléïdes, emboliclaves, ayant tous un timbre différent, des formes capricieuses, dispersant le son dans toutes les directions, exigeant chacun un doigté différent et une embouchure particulière ; les uns ont le pavillon en avant, les autres en arrière, ceux-ci en bas, ceux-là en lair, tantôt tournés à gauche ; la position de ces instruments pour lexécution navait pas moins de variété. M. Ad. Sax frappé de cette diffusion, a cherché à donner de lhomogénèité à la qualité du son, de luniformité dans sa direction, et de la similitude dans les doigtés ; ce fut alors quil créa la famille des saxhorns, qui remplacèrent souvent avec avantage les ancients instruments de fanfare. Ces saxhorns sont au nombre de six, soprano, alto, ténor, baryton, basse et contre-basse. Nos lecteurs ont sans doute entendu les délicieux concerts donnés par les frères Distin sur ces saxhorns. Ces Anglais abandonnèrent à Paris leurs cornets à piston, leurs trompettes à clefs, leurs trombones, avec lesquels ils étaient arrivés, et M. Ad. Sax les leur remplaça par des saxhorns qui ont fait leur fortune ; ces instrumentistes sont aujourdhui aux Etats-Unis, où il jouissent dune très grande vogue. M. Sax reçut à lexposition de 1844 la médaille dargent et non la médaille dor, parce que, dit-on, il était trop jeune de domicile en France ; en Belgique, il avait reçu la médaille de vermeil, et non celle plus élevée, parce quil était trop jeune dâge.
Encouragé par éloges unanimes du jury, Ad Sax continua ses recherches et ses travaux. Nous avons vu dans ses ateliers une nouvelle flûte construite daprès des principes qui nont rien de commun avec ceux sur lesquels est basée la construction de la flûte ordinaire, et qui devra soutenir parfaitement le son pendant la cadence dune autre note. Il a inventé également une nouvelle clarinette basse, une clarinette contre-basse et une clarinette soprano. On ne peut se faire une idée de la pureté des sons de ces instruments divers quen les entendant.
Mais la récompense accordée par le jury, les encouragements prodigués par les compositeurs, les éloges des personnes distinguées par leur savoir éminent et leur haute position, font sortir de leur lethargie une foule dantagonistes qui nentrent pas franchement dans la lutte. Comme le boa jette sa bave sur ce quil veut engloutir, on répandit force calomnies contre Ad. Sax, dont la renommée semblait fatiguer certaines oreilles ; on mutina ses ouvriers ; les uns brisèrent des instruments près dêtre terminés ; dautres enlevèrent des plans de projets ; ont fut même jusquà voler des outils précieux. Cette guerre sourde et déloyale dura pendant fort longtemps.
Mais le ministre de la guerre avait été un jour émerveillé en entendant les frères Distin ; il avait en portefeuille tant de réclamations contre la mauvaise composition des musiques militaires, quil voulut enfin mettre un terme. M. Carafa eut ordre de rassembler trente-deux musiciens armés des anciens instruments, qui joutèrent contre neuf exécutants dAdolphe Sax. Plus les antagonistes étaient nombreux, plus la victoire fut brillante pour le jeune facteur. Ce fut alors que fut instituée la commission nommée pour la réorganisation des musiques militaires, composées de MM. Le général de Rumigny, le colonel Riban, le colonel Gudin, Auber, Spontini, Halévy, Carafa, Adam, Onslow, Kastner, Séguier et Savart. Ad. Sax se présenta seul avec ses nombreuses créations. Les autres facteurs appelés reculèrent et ne trouvèrent dautres moyens que de se coaliser, et de décliner la compétence de la commission ! Après un examen approfondi des instruments dAd. Sax, la commission les mit en parallèle avec les anciens, et les compara ensuite avec divers systèmes étrangers. Elle accorda une supériorité évidente aux nouveaux instruments, et reconnu en outre que nulle analogie nexistait entre les systèmes connus et ses nouvelles créations. Après le concours è huis clos eurent lieu les concours publics : ils eurent lieu au Champ-de-Mars, et dans tous, Ad. Sax fut vainqueur. Alors, chose étonnante ! chose merveilleuse ! ces facteurs qui trouvaient les inventions dAd. Sax nulles, inexécutables, sans portées, sans avenir, se mirent tous à les contrefaire ; ne pouvant inventer, ils le pillèrent, sous prétexte que ses inventions étaient connues ; mais, comme des voleurs maladroits, ils ont laissé partout la trace de leur passage, et tous les instruments qui sortent de leur fabrique portent la marque de leur ignorance et de leur incapacité, car ils ne savent copier exactement.
Le saxophone est un délicieux instrument qui donne des sons qui passent avec une grande facilité par tous les degrés dintensité, tantôt dune grande énergie, tantôt dune remarquable suavité, mais toujours dune gradation régulière dans les crescendo, et quil serait heureux de voir introduire au lutrin de toutes nos églises. On nest pas obligé de souffler comme dans les serpents et les trombones ; le saxophone est armé dun bec de clarinette, et le pincement de lanche produit les octaves. La famille des saxophones se compose aujourdhui de sept membres diapasonnés sur léchelle de laidu au grave, savoir : saxophones, soprano en mib. . ; soprano ; ténor, alto ; baryton ; basse en mib. ; basse en ut et contre-basse. Les saxhorns, les saxophones et les clarinettes de M. Sax ont un doigté uniforme ; qui joue un de ces instruments peut facilement jouer les autres, avantage immense pour les musiques militaires.
La guerre des facteurs contre Ad. Sax na pas encore cessé ; se voyant pillé chaque jour par des confrères, il en a attaqué plusieurs en contrefaçon ; alors ils se sont réunis, se sont tous cotisés pour intenter à Sax une action en déchéance de ses brevets. MM. Halévy, Savart et Boquillon, nommés experts, ont repoussé la prétention de ces gens qui, sans génie, semblent trouver bon de sapproprier celui des autres. Ad. Sax attend sans crainte les décision de la Cour dappel, car il a pour lui le jugement des hommes spéciaux et celui des honnêtes gens. Mais pour faire cesser les mensongères assertions de tous ses rivaux, M. Ad. Sax leur porte encore aujourdhui un nouveau défi ; cest celui de produire, puisquils prétendent avoir fait de semblables instruments avant lui, une seule famille complète de saxhorns ou de clairons chromatiques, comme bon leur semblera les appeler, formée de six individus, et de justifier, par le numéro dordre correspondant à la comptabilité, dune fabrication antérieure à 1843, époque de létablissement dAd. Sax à Paris.
Le jury ne saurait rester indifférent devant une pareille industrie, devant des instruments qui ont pour le moins renversé toute lorganisation musicale de larmée. M. Ad. Sax a fondé rue Saint-Georges la plus belle manufacture dinstruments de cuivre qui soit en Europe, et au moment de la révolution de 1848, ses ouvriers étaient au nombre de deux cents.
Signé Ad. De PONTECOULANT
top
N° 32, du 12 août 1849
pp.253 (54-55) : EXPOSITION DES PRODUITS DE LINDUSTRIE - Troisième
article- MM. ERARD, SAX, BARTCH, BANEUX, PAPE, BOISSELOT, LETE,
HERZ.- (...) De même que les disputes sont aigres, acrimonieuses,
passionnées et violentes entre les dévots, ces prétendus enfants
de lhumilité, les procès, les débats entre les facteurs dinstrument
dharmonie sont plus éclatants, plus discordants que ceux qui
naissent dans dautres classes de la société. Les uns, comme
en politique, en littérature, veulent rester stationnaires,
les autres progresser. En fait de cor et de trompette et de
beaucoup dautres instruments qui font partie essentielle de
lart musical, de larmée, de lenthousiasme guerrier qui a
même pénétré dans la garde nationale, la fabrication des instruments
à vent en bois et en cuivre est tout à la fois une question
artistique et commerciale qui nest pas sans intérêt.
« Un jeune homme sest trouvé, M. Adolphe Sax,
Belge et facteur dinstruments à vent, qui, voulant
donner un système dunité harmonique à
notre musique militaire, a classé dans sa fabrication tous
les instruments en cuivre qui se distingualent par fort peu de
justesse et fort peu dhomogénéité dans
leurs diverses sonorités, en familles instrumentales des
noms de saxhorns et saxophones. Ces dénominations et cette
branche industrielle qui portait des fruits nombreux, ont éveillé
la jalousie des autres facteurs, qui nont pas trouvé
de meilleur moyen darrêter cette individualité
artistique que de lui contester ses inventions, et jusquà
la perfection et la solidité même de sa main-duvre.
M. Sax, bon cheval de trompette, comme dit le proverbe, a répondu
à des procès, à toutes sortes de calomnies,
en versant des torrents dharmonie surs ses obscurs calomniateurs,
et il continue sa marche ascendante de facteur patient, inventeur
et perfectionneur. Quil soigne la fabrication de ses cors,
quil les rende plus légers ; quil réhabilite
le basson, à la proscription duquel il a quelque peu contribué
et qui menace de faire bientôt défaut dans nos orchestres,
dût-il le remplacer par un nouvel instrument de son invention,
car la voix douce et toute empreinte de mélancolie du basson
manquant dans le drame instrumental y ferait lacune, et M. Sax
aura bien périté de lindustrie et de lart.
(...) Signé : Henri BLANCHARD
top
N° 52, du 30 décembre 1849
p. 416 : NOUVELLES.- Dans la fête donnée lundi dernier
au Théâtre-Italien, à loccasion des
récompenses décernées par le président
de la République aux exposants de 1848, M. Sax a fait exécuter,
avec les nouveaux instruments qui lui ont valu à lExposition
les honneurs du premier prix, plusieurs morceaux composés
exprès pour ses instruments, entre autres les fantaisies
de Fessy, sur les Huguenots et la Favorite. Les applaudissements
unanimes et les mieux mérités ont accueilli chacun
des morceaux, et le succès de M. Sax a été
aussi complet que possible.
top
N°102 du 14 octobre 1849
p.322. NOUVELLE EPREUVE ET NOUVEAU SUCCES. Adolphe Sax, tout
le monde en convient aujourdhui, a fait faire un pas immense
à la facture des instruments de musique, des instruments de
cuivre surtout. Les détracteurs intéressés des saxhorns et des
saxotrombas se sont mis à fabriquer, à qui mieux mieux des saxhorns
et des saxotrombas, et il faut avouer quils copient (je ne
dis pas quils volent) avec beaucoup dadresse les modèles du
célèbre inventeur. Ici donc le succès est reconnu par les ennemis
aussi bien que par les amis.
Oui, mais succès oblique, et Sax la parfaitement
compris. Il a complété, dune part, son orchestre
de cuivres à embouchure ordinaire, et, de lautre,
il a procréé trois membres de la famille des saxophones,
sa plus belle invention selon nous. Puis, il sest hâté
de convoquer des juges compétents. Mercredi, des savants
en acoustique ayant à leur tête M. Marloye ; des
compositeurs parmi lesquels nous avons remarqué MM. MEYERBEER,
BERLIOZ, LIMNANDER, etc. ; des professeurs de musique, des virtuoses
et de nombreux amateurs se trouvaient réunis dans la salle
de Sax, rue Saint-Georges, pour apprécier les nouveaux
instruments de linfatigable facteur. Là, dix-huit
artistes, sous la direction de M. Fessy, ont exécuté
plusieurs fantaisies, dont la dernière, celle sur Zampa,
fiut plus dune fois couverte dapplaudissements et
de bravos. Cest surtout dans cette uvre que la grande
variété des solos permit dapprécier,
sous le triple rapport de la suavité du timbre, de la force
des sons et de la justesse des intonations, lincontestable
supériorité des instruments nouveaux sur les anciennes
trompettes à clefs et à cylindres, sur les bugles
ou cors à clefs, sur les ophicléides, dont les sourds
et faux mugissements (les serpents de cuivre ne sifflent pas,
on les siffle) ont trop longtemps déjà retenti dans
nos orchestres. Arban, qui joue du saxhorn comme Dorus de la flûte,
a émerveillé lauditoire par la netteté
de ses notes rapidement détachées et par
sa belle et expressive manière de phraser.
Toutefois la seconde partie du concerts, dans laquelle Sax
nous fit entendre un solo et un quatuor de saxophones, fut sans
contredit la plus intéressante au point de vue de lépreuve
des instruments.
Le saxophone est, comme la clarinette, un instrument à
anche, mais le corps en est de cuivre et couvert de clés.
Le petit saxophone rappelle la forme et les proportions de la
clarinette en si bémol, tandis que le saxophone, que jappellerai
ténor et saxophone basse ressemblent assez à la
lettre S par lélégance courbure de leurs extrémités.
Profondément modifiés par laction des parois
cuivrées qui les échelonnent en gammes, les sons
de lanche dans le saxophone ont un caractère pénétrant,
énergique, passionné : on croirait par moment entendre
une voix humaine. M. Verroust jeune, de lAcadémie
nationale de Musique, a joué le grand air de la Juive,
« Rachel, quand du seigneur, etc. » transcrit
pour saxophone ténor et piano. Une fois remis de
sa première émotion et maître de son embouchure,
cet artiste a dit avec beaucoup de sentiment et une grande pureté
de sons la reprise dans le majeur relatif : « Dieu pardonne,
quand il donne la couronne du martyre.
Enfin, le quatuor sur le chur final du cinquième
acte de Robert, pour saxophone soprano, deux saxophones
ténors et saxophone basse, a emporté tous
les suffrages. Il ne faut pas être très fort en orchestration
pour prévoir lheureux parti que les compositeurs
tireront du saxophone surtout dans la musique fantastique et religieuse.
En attendant, que M. Saxe travaille pas seul, mais quil
crée au plus tôt une école de jeunes saxophonistes.
Ce nest pas tout davoir une belle voix : il faut encore
savoir chanter.
Signé HOHLWEG.
|