REVUE ET GAZETTE MUSICALE de Paris 1846

N° 5, du 1 février 1846

p. 39 : NOUVELLES.- M. Adolphe SAX ne se content pas d'inventer de bons et beaux instruments, il ouvre des concours de musique militaire pour l'infanterie et pour la cavalerie, et il offre deux instruments d'honneur qui seront décernés à titre de prix. Ces concours auront lieu à Paris, le 30 juillet de chaque année. M. Adolphe Sax ouvre de plus un concours entre les musiciens soldats qui se serviront le mieux des instruments inventés ou perfectionnés par lui. Ce concours aura lieu le 1er mai : les prix consisteront en un instrument de chaque espèce.

N° 6, du 8 février 1846

pp. 43-44 : UNE FETE CHEZ M. ADOLPHE SAX : Sur ce titre vous allez vous imaginer sans doute des salons richement décorés, resplendissants de lumières, parfumés de fleurs, les éclats d'une gaieté folle, un élégant tourbillon de danseurs, enfin toute la physionomie étincelante de ce qu'on nomme vulgairement une fête. Eh bien, laissez là votre illusion. La fête dont je viens vous parler n'était pas de ce a caractère. Chez M. Sax, point d'autres guirlandes que celles des sax-horns, des trompettes à cylindres, des saxo-trombas, des saxophones de tout calibre, de toute forme ; point d'autre bruit enfin que la voix de ses instruments joués par d'habiles artistes, ou le tumulte des applaudissements que provoquaient la beauté des sons et le mérite des virtuoses.

“C'était une de ces fêtes exceptionnelles où il n'est question ni de valse ni de polka, quoiqu'il s'y trouve des femmes, des hommes et un orchestre ; une de ces fêtes si rares, dont le génie de l'industrie et de l'art font seuls les frais.

“La présence de M. le duc de Montpensier, qui prête un bienveillant appui à toutes les grandes manifestations musicales, ajoutait une nouvelle importance à cette solennité. Dans un auditoire d'élite, composé de tout ce que l'aristocratie, les arts, les lettres renferment de plus honorable, on distinguait M. le prince de Ligne, MM. De Rumigny, de Costa, Chaix-d'Est-Ange, plusieurs officiers supérieurs, les puissances de la presse et quantité de femmes élégantes. M. Adolphe Sax se proposait de faire entendre à cette brillante assemblée les harmonieux effets de ses instruments, avec lesquels il a organisé un excellent petit orchestre, très bien dirigé par Fessy.

“Des circonstances imprévues ont mis obstacle à la réalisation de ce projet. Faute donc de pouvoir applaudir l'ensemble, M. le duc de Montpensier a désiré juger du timbre de chaque instrument isolé. M. Adolphe Sax a passé en revue la plupart de ses inventions ou modifications ; puis il a laissé à MM. Arban et Lecomte le soin d'en faire ressortir quelques uns par la dextérité parfaite de leur exécution. Les témoignages les plus vifs de satisfaction ont accueilli les preuves de talent de ces deux artistes remarquables. Ensuite, pour donner une idée, et certainement une très haute idée des effets d'ensemble, M. Distin et ses quatre fils sont exécutés à diverses reprises, cinq ou six morceaux arrangés avec beaucoup de goût par le plus jeunes de ces jeunes gens.

“Les cinq instruments dont se servent MM. Distin, sont d'excellents sax-horns de la fabrication de M. Sax. Le père joue supérieurement du sax-horn soprano ; il sait tirer de la région Deux sax-horns contralto, un sax-horn ténor, un sax-horn basse produisent également, entre les mains des quatre fils Distin, les plus heureux effets ; l'habitude de jouer incessamment ensemble donne à l'exécution de ces artistes distingués une précision, une fusion intelligente, difficile à imaginer si on ne les a entendus. Il est digne d'observation que l'adoption des instruments de M. Adolphe Sax a déterminé dans la manière de ces cinq virtuoses un immense et incontestable progrès. A leur première arrivée en France, on estima, on applaudit leur talent, mais on y démêlait des taches fâcheuses, qui dépendaient après tout de la mauvaise qualité des instruments dont ils étaient pourvus. Depuis que MM. Distin les ont abandonnés pour faire usage de ceux de M. Sax, leur habileté se déploie sans obstacle. Elle a produit, dimanche dernier, la plus vice sensation.

“N'est-il pas singulier du reste qu'en France on ait toujours besoin de l'exemple et de l'initiative des étrangers pour se décider à accepter les choses meilleures ? En musique comme en d'autres matières plus graves, la France a le génie inventeur, mais l'esprit routinier. Ainsi, que n'a-t-on pas dit contre les instruments de M. Sax lorsque M. le ministre de la guerre s'occupa de réorganiser la musique des régiments ? quelle énergie, quelle fermeté méritoire n'a-t-il pas fallu aux membres éclairés de la commission et en particulier à son honorable président, M. de Rumigny, pour lutter contre les préventions aveugles, obstinées ? Réduits à reculer pied à pied devant l'évidence, les antagonistes du système de réforme se retranchaient derrière cette assertion bien gratuite que les instruments supérieurs sans doute par le timbre, le volume du son et la multiplicité des ressources, offraient d'immenses difficultés de mécanisme. impossible, répétait-on complaisamment, d'avoir de longtemps des instrumentistes un peu exercés !

“Voulez-vous apprécier la justesse de cette opinion ? voix un fait décisif. La musique du 9me dragons, caserné au quai d'Orsay, reçoit le 18 décembre, l'ordre de se former d'après le nouveau arrêté. Trente-six instruments, sortis des ateliers de M. Sax, sont livrés le 20 et le 22 du même mois, si j'ai bonne mémoire ; et le 31, ces trente-six instruments participaient à la sérénade des Tuileries et résonnaient le mieux du monde entre les mains des musiciens qui, jusque là, ne s'en étaient jamais servis. Que sont, je vous prie, des difficultés de mécanisme dont le premier instrumentiste venu triomphe en huit jours ? et que devient le vague reproche d'impossibilité en présence d'un fait accompli ?” Signé Maurice BOURGES.

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N° 10, du 8 mars 1846

p. 79 : NOUVELLES.- La commission nommée par M. le ministre de la guerre, pour réorganiser les musiques militaires en France, vient d'entendre la musique du 9 dragons, désignée pour musique modèle, d'après le système proposé par M. Sax et adopté par la commission. Bien que cette musique fonctionne depuis fort peu de temps et que, par conséquent, les artistes n'aient pas encore atteint toute la sûreté que donne une longue pratique, l'effet de cette expérience a été des plus satisfaisants, et la commission tout entière a déclaré que jamais musique militaire, ni en France ni à l'étranger, n'avait offert autant d'homogénéité, d'étendue, de force et d'éclat. Les instruments et les combinaisons de M. Adolphe Sax ont donc obtenu, en cette circonstance, un double triomphe, qui consacre et justifie pleinement le choix qui en a été fait. Les autres musiques de cavalerie seront bientôt entièrement constituées d'après les mêmes bases. On s'occupe pareillement avec beaucoup d'activité d'organiser les musiques d'infanterie.

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N° 12, du 22 mars 1846

p.95 : NOUVELLES.- à la dernière revue qui vient d'avoir lieu dans la cour des Tuileries, on a remarqué l'excellent effet produit par la musique du 9 dragons, la première organisée d'après le système de M. Sax et uniquement composé de ses instruments. Le roi a paru prendre un si grand plaisir à cette musique, que le soir même elle a de nouveau été mandée au château, et y a joué une grande quantité de morceaux dans la grande salle de réception, où se trouvaient réunis la famille royale et tous les officiers de la garnison. L'illustre auditoire a témoigné sa satisfaction à diverses reprises, et Sa Majesté a daigné féliciter M. le colonel du 9 dragons. Nous apprenons avec regret que ce régiment va quitter Paris.

N° 27, du 5 juillet 1846

p.215 : NOUVELLES.- Le grand festival de musique militaire que l'association des artistes musiciens se dispose à donner dans l'enceinte de l'Hippodrome est décidément fixée au vendredi 24 juillet. Le nombre des exécutants, composé de tous les musiciens des régiments en garnison à Paris et dans les environs, auxquels se joindront ceux de toutes les légions de la garde nationale, s'élèvera à plus de quinze cents. Le programme, par sa richesse et sa variété, sera en rapport avec la masse formidable de l'orchestre, que dirigera M. TILMANT. Nous donnerons bientôt de plus amples détails sur cette solennité unique dans son genre, et qui déjà préoccupe à un si haut degré l'attention du public.

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N°28 du 12 juillet 1846

p.223 : NOUVELLES.- Une fête musicale vraiment extraordinaire se célèbrera le vendredi 24 de ce mois dans la vaste enceinte de l'Hippodrome par les soins et au bénéfice de l'association des artistes musiciens. Grâce au bienveillant patronage de M. le duc de Montpensier, ainsi qu'à l'autorisation spéciale de M. le ministre de la guerre, toutes les musiques des régiments d'infanterie, de cavalerie et d'artillerie en garnison à Paris et dans la banlieue, jointes à celles des légions de la garde nationale, formant un total de plus de quinze cents exécutants, se réuniront sous la direction de M. Tilmant. Le programme aussi riche que varié, se composera de morceaux tirés des chefs-d'œuvre de Spontini, Rossini, Meyerbeer, Auber, Halévy, Berlioz, etc., arrangés pour cette circonstance. On pourra se procurer des billets d'avance au bureau de location de l'Hippodrome et chez Bernard-Latte, marchand de musique, boulevard Italien, au coin du passage de l'Opéra.

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N° 30, du 26 JUILLET 1846

p.239 : CHRONIQUE ETRANGERE.- Londres.- On ne nous accusera pas de rester en arrière des autres peuples sous le rapport du progrès musical ; partout nos artistes et nos chefs d'orchestre s'ingénient à nous faire jouir des améliorations réalisées sur le continent. JULLIEN, dont l'orchestre est déjà si supérieur, vient d'y introduire encore un nouveau perfectionnement par l'adjonction des saxhorns ; ces instruments, si recherchés aujourd'hui, ont particulièrement fixé l'attention de l'habile cornet-à-pistons KőNIG ; cet artiste distingué s'occupe d'organiser en ce moment, d'après le système Sax, une musique de laquelle on attend des prodiges. Quant à MM. Distin, bien qu'ils étudient maintenant une nouvelle série, les Saxotrombas, -que vient de lui expédier M. Sax. Tout ce mouvement tournera, en définitive, au profit de l'art et des artistes.

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N° 35, du 30 août 1846

p. 278 : NOUVELLES.- On lit dans l'Indépendant de Bruxelles : “Après les succès remportés en France et en Angleterre par M. Ad. Sax, ce moteur de la réforme des musiques en France, il ne lui manquait plus que d'être apprécié par ses compatriotes. C'est donc avec plaisir que l'on apprendra que M. Bender, l'habile directeur de la musique du régiment des Guides, vient d'adopter pour sa musique divers instruments d'Ad. Sax.

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N°36 & 37, du 6 et du 13 septembre 1846

pp. 283-285 & 293-295 : Lettre d'Adolphe SAX à M. WIEPRECHT, directeur général des musiques de Prusse, à Berlin : Monsieur, le hasard vient de mettre entre mes mains une série d'articles que vous avez insérés dans la Gazette musicale de Berlin. M'ayant fait l'honneur de vous occuper longuement de moi dans ce journal, vous auriez dû, ce me semble, m'en adresser communication ; mais votre délicatesse en a jugé autrement ; j'en suis d'autant plus au regret, monsieur, que vous ne paraissez pas avoir gardé un bien long souvenir de ce que vous avez dit et fait à Berlin et à Coblentz, et dans cette circonstance il eût été grandement besoin de vous rafraîchir la mémoire, car ce que vous avez dit à Coblentz n'a plus le moindre rapport avec ce que vous écrivez à Berlin ; là, en effet, vous ne faisiez pas difficulté de promettre toutes sortes de rétractations pour les erreurs grossières qui me concernaient (particulièrement à l'égard du saxophone, que vous preniez pour un tuba), tandis qu'ici, au lieu de rétractations, je ne trouve que des attaques.

“Ce sont ces attaques qui me font prendre la plume, bien contre mon gré, mais je ne puis les laisser sans réponse.

“Il faut, monsieur, que vous fassiez grand fond sur la bonhomie de vos lecteurs pour oser dire que je vous ai pris tous vos modèles dans le voyage que je fis à Berlin, il y a environ trois ans, lorsque, deux ans plus tard, je venais spontanément vous trouver à Coblentz avec mes instruments ; cela tombe-t-il sous le sens ?

“Non, monsieur, quand je suis allé à Berlin, ce n'était point pour y prendre vos modèles, c'était pour m'assurer qu'il n'y avait rien de commun entre ce que vous faisiez et ce que j'avais fait ou désirais faire, tant pour les instruments en particulier que pour une nouvelle organisation des musiques régimentaires ; c'était pour prouver, en les confrontant, que mes instruments ne ressemblaient nullement aux vôtres, que j'ai apportés, ni à ceux d'aucune autre contrée, ainsi que j'ai eu l'occasion de le faire à Paris, en présence de la commission nommée parmi les membres les plus distingués de l'Institut, et ainsi que je le fais encore journellement pour l'édification des artistes et dees amateurs.

“C'est pour vous le prouver à vous-même que je suis allé à Coblentz deux ans après mon voyage à Berlin.

“Ce que vous aviez, ce que vous faisiez, je le connaissais parfaitement, et si je n'avais pas été convaincu de la supériorité de mes instruments sur les vôtres pour la justesse et la belle qualité des sons, si je n'avais pas été convaincu de l'excellence de mes proportions et du mécanisme imaginé par moi, si je n'avais pas été convaincu qu'une partie de mes instruments étaient autant de créations complètement neuves, et que d'autres remplissaient des lacunes dans les familles déjà existantes, comment aurais-je eu la pensée de mettre à profit les fêtes de Beethoven pour faire le voyage de Coblentz afin de faire entrer mes instruments en lutte avec les vôtres ?

“Comment, plus tard, aurais-je engagé MM. Distin à parcourir l'Allemagne pour s'y faire entendre sur mes instruments, que cependant n'avaient encore reçu que mon premier perfectionnement (des artistes anglais avec des instruments français !), et vous n'ignorez pas l'effet qu'ils ont produit.

“Je m'occupe de rédiger un mémoire détaillé dans lequel j'expliquerai et décrirai mes instruments, en faisant ressortir ce en quoi ils diffèrent des autres ; mais comme ce travail assez long n'avance pas au gré de mes désirs, par suite de nombreuses occupations que me donne la direction d'un établissement qui compte plus de cent cinquante ouvriers, et comme d'un autre côté vos façons d'agir me font craindre que vous n'interprétiez mon silence à votre avantage, je prends le parti de vous répondre sur quelques points, me réservant d'approfondir et de réfuter plus tard toutes vos prétentions.

“En ce qui touche ceux de mes instruments qui sont tout à fait nouveaux, vous glissez légèrement et ne dites trop rien depuis l'entrevue de Coblenz, de peur de trop vous compromettre ; mais pour ceux que j'ai perfectionnés, ainsi que pour les nouveaux membres dont j'ai fait l'adjonction, vous déclarez qu'ils ressemblent à tel ou tel instrument., et que, par conséquent, il n'y a pas invention. Singulière manière de raisonner, car, à ce compte-la, il n'y aurait pas invention a avoir transformé le clavecin en piano !

“Vous n'êtes pas le seul, au reste, qui teniez un tel langage ; à Paris et ailleurs, il y a des gens intéressés comme vous dans la question, qui vont répétant, depuis tantôt trois ans et plus, qu'ils connaissent cela..., qu'il sont, eux aussi, inventeurs de mes instruments..., qu'ils en ont de semblables dans quelque coin de leur atelier, etc.

“Mais ce sont là des mots et pas autre chose ; ces gens, vécussent-ils un siècle pourraient à tout propos chanter le même refrain.

“La première condition pour mériter le titre d'inventeur est de produire son œuvre au grand jour, et d'en appeler au jugement de tous.

“À leurs grotesques protestations, que rien ne justifiait puisqu'ils ne pouvaient exhiber aucune pièce à l'appui, voici ce que je me contentais de répondre : ‘Messieurs, je n'ai pas encore de brevets, vous avez vu et entendu mes instruments, donc il devrait vous être facile d'en faire de pareils'. Que ne le faisaient-ils ? que ne le font-ils encore aujourd'hui pour le saxophone, qu'on voit annoncé dans leurs prix-courants, et qui se trouve dans les mêmes conditions ?

“Mais il y avait de bons motifs pour qu'il s'en tinssent aux paroles, ne pouvant faire autre chose.

“Lorsqu'à l'Exposition de l'industrie, je présentai une partie de mes inventions et de mes perfectionnements, pourquoi ces mêmes hommes qui en réclamaient la priorité sont-ils venus en face du jury les mains vides de ces instruments ?

“Depuis, ayant ajouté de nouvelles découvertes aux premières, et ayant solidement établi la supériorité de mes instruments par un examen comparatif, en présence de plusieurs commissions, et devant les artistes les plus renommés, j'ai pris des brevets, et me suis mis en règle ; c'est alors et seulement alors qu'ils se sont procuré de mes modèles, et les ont contrefaits ; oui, monsieur, contrefaits ! S'ils avaient été inventeurs, ne leur ai-je pas laissé dix fois le temps d'en faire la preuve ?

“Vous verrez que, pour le saxophone, les choses se passeront de la même manière, et qu'ils n'en inventeront que lorsque j'en aurai livré dans la circulation.

“Ce qui m'est arrivé pour les perfectionnements que j'ai apportés à des instruments connus m'arrivera, je m'y attends bien, pour ceux que j'ai inventés, et qui ne sont pas entrés encore dans le domaine de la publicité, je devrais dire de la contrefaçon. à l'heure qu'il, est, personne n'oserait me contester la découverte du saxophone, parce qu'aucun de ceux qui s'entendent pour me nuire parmi les facteurs d'instrument ne serait capable d'imaginer rien de semblable. Mais quand des saxophones seront répandus dans le commerce, et j'en prends date ici, non seulement on essaiera de les imiter en les dénaturant, mais on m'en contestera l'invention, et l'envie voudra encore m'enlever tout le mérite d'une œuvre contre laquelle elle ne peut rien en ce moment.

“Vous dites que l'idée de mes cylindres m'est venue des instruments que j'ai vus à Berlin en 1843. Or, en 1842 j'en avais pris les brevets à Bruxelles.

“Vous dites que tous les instruments actuellement en usage existent depuis trente ans. Si cela est, quel pas avez-vous donc fait en avant ? et comment vous justifierez-vous d'avoir employé si longtemps des instruments mauvais et par vous reconnus comme tels ?

“Vous avancez que l'idée de mes instruments existaient également en Allemagne depuis une trentaine d'années. Eh quoi ! possesseur de cette découverte, vous n'avez rien fait pour en hâter la réalisation ? Savez-vous bien, monsieur, que c'est un véritable crime de mettre ainsi la lumière sous le boisseau ?

“Vous prétendez que vous aviez personnellement, sur la réforme des musiques régimentaires, les mêmes opinions que j'ai fait prévaloir en France ; mais alors pourquoi n'en avoir pas fait l'application dans votre armée ?

“Pourquoi avoir attendu, pour mettre en avant une prétention si plaisante, que tous les journaux de musique eussent rendu compte de mon Mémoire ?

“Vous affirmez que ma clarinette basse est copiée sur loes clarinettes basses d'Allemagne, et qu'elle m'a été suggérée par le batyphon, exécuté à Berlin en 1839 ou 1840.

“Ma clarinette basse n'offre aucune analogie avec celles d'Allemagne, ni pour le son, ni pour le mécanisme, ni pour la forme ; j'en ai joué en présence de MM. Savart, Dacosta (de Paris), et autres en 1839, avec un talent de virtuose qui supposait au moins deux ans d'étude, et dont j'avais d'ailleurs déjà donné antérieurement des preuves, notamment en Belgique, dans des solos aux concerts de la cour et ceux de M. Fétis, et quantité de fois dans les réunions de la Grande Harmonie royale de Bruxelles, ainsi que de la Société philharmonique, où je jouais la partie de clarinette basse solo.

“Enfin, vous déclarez qu'il y a un point quelconque de ressemblance entre mes instruments et les instruments allemands ; mais pour faire constater la dissemblance qui existe entre eux, ou plutôt la supériorité des miens sur les vôtres, il m'a suffit de présenter les instruments que vous m'opposiez à la commission nommée par M. le ministre de la guerre, et le résultat de cette comparaison a été l'ordonnance qui prescrit d'adopter mes instruments dans toutes les musiques militaires de France.

“Vous jouissez, je l'avoue, d'une position dans laquelle cela vous devient facile, car s'il se produit en Allemagne dans les instruments une amélioration ou un changement qu'il vous plaise de vous attribuer, qui oserait vous contredire ? Sera-ce les facteurs ? Non, vous pourriez, en les empêchant de vendre, ruiner leur industrie. Sera-ce les artistes exécutants ? Non encore, vous pourriez faire perdre leur place aux uns et empêcher les autres de se placer. Sera-ce enfin quelque homme dont la haute renommée, dont l'importance incontestable semblent une garantie assurée d'impartialité comme d'indépendance ? Non, toujours non ; si haut placé qu'il fût, votre vengeance pourrait atteindre cet homme dans l'exécution de ses ouvrages ; et c'est bien certainement grâce aux facilités qui vous étaient offertes de vous faire un grand nom et de léguer ce nom à la postérité (je cite vos paroles), dessein bien séduisant, j'en conviens, si séduisant que j'en redoute la contagion pour quelques uns de vos contemporains ou de vos successeurs ; c'est, dis-je, grâce à ces facilités que vous avez pu vous attribuer impunément tout ce qui se fait de bon dans votre pays ; mais comment n'avez-vous pas compris que ce qui était si aisé chez vous devenait impraticable en dehors du cercle de vos influences ?

(La suite au prochain numéro)

“Je profite de l'occasion pour vous prévenir que je vais mettre au jour bon nombre d'autres inventions dont j'ai déjà tracé et communiqué le plan à plusieurs personnes, notamment certains projets de réforme pour la symphonie, etc. ; ces projets et ces inventions futurs sont-ils aussi à vous ?

“Dépêchez-vous de le dire.

“Je veux croire que vos articles ont été inspirés par un sentiment patriotique : soit, mais ce n'est point du tout là une excuse ; le ;premier patriotisme d'un homme d'honneur est le culte de la justice et de la loyauté ; or, monsieur, je suis fondé à dire que vous avez manqué à l'un et à l'autre. Avant notre rencontre, vous m'aviez attaqué dans les journaux ; c'était une erreur de votre part, comme j'en eus bientôt la preuve à Coblentz. Là, en effet, après quelques généralités, vous me dites que le saxophone n'était autre qu'un tuba (lequel, par parenthèse, vous n'avez pas inventé, comme vous en êtes convenu), qu'il ne fallait donc pas l'appeler saxophone, mais bien wieprechtophone.

“Ceci premièrement me parut un peu fort de vouloir toujours donner son nom à un instrument sans y avoir rien fait, sans même le connaître ; toutefois, je me contenterai de répondre que l'instrument nouveau par moi inventé, et appelé saxophone, différait du tuba en ce que :

“1°Le tuba est de la famille des trompettes et des trombones, le saxophone forme une nouvelle famille ;

2°Le tuba a le tube cylindrique depuis l'embouchure jusqu'à la moitié à peu près de la longueur totale, et le cône cintré de cette partie jusqu'au pavillon ; Le saxophone, au contraire, forme un cône parabolique de l'embouchure au pavillon ;

3°Le saxophone est environ trois fois plus large au milieu de l'instrument que le tuba au même endroit, tandis que le tuba, au contraire, a les extrémités plus larges que le saxophone ;

4°Le tuba a cinq ventilles ou pistons, le saxophone a vingt clefs ;

5° Le tuba se joue avec une embouchure un peu plus grande que celle de l'ophicléide ou du trombone, mais de même nature.

Le saxophone se joue avec un bec à anche ; d'où il résulte que les deux instruments se ressemblent à peu près autant qu'un hautbois ou une clarinette ressemble à une trompette.

“Vous me répliquâtes que mes démonstrations excitalent au plus haut point votre curiosité, et que, pour voir le saxophone, vous seriez disposé à faire le voyage de Paris. Après tout cela, monsieur, il m'était bien permis de penser qu'il y avait plus d'erreur que de mauvaise foi dans votre fait.

“Ce fut à ce moment que M. Liszt, l'un des témoins de cette scène, me demanda si je n'avais pas avec moi à Coblentz quelque instrument que je pusse vous montrer ; je répondis que j'en avais plusieurs, entre autres la clarinette-basse, et je l'envoyai chercher à mon hôtel.

“Au mot de clarinette-basse, vous vous écriâtes que vous connaissiez cela ! Sitôt l'instrument arrivé, j'eux l'honneur de vous le mettre en main ; mais le manière dont vous l'examinâtes et essayâtes d'en tirer quelques sons fit sourire l'assistance ; ce fut même à la suite de cette aventureuse tentative que M. Janin prit la fuite.

“L'erreur où vous étiez, croyant connaître cela, ayant ainsi sauté aux yeux, ou, si mieux vous aimez, aux oreilles de tout le monde, je me fis un plaisir de jouer de l'instrument à mon tour, et j'en jouai de façon à emporter vos suffrages à vous-même, monsieur le directeur général ; vous daignâtes me prodiguer les éloges les plus flatteurs sur la justesse, la beauté, l'étendue de mon instrument, ainsi que sur le parti que j'en avais tirer.

“C'était, de votre propre aveu, un perfectionnement tellement admirable, que jamais rien d'aussi beau ne s'était fait en ce genre ; bref, vous allâtes jusqu'à me demander le prix de ma clarinette, m'assurant que votre intention était de l'introduire dans vos musiques militaires.

“Passons maintenant à l'exhibition du saxhorn en Sib, que je vous fis, toujours à la demande de M. Liszt : cet instrument est peut-être celui de tous auquel j'ai apporté le moins de perfectionnement ; il est également le seul auquel j'ai apporté le moins de perfectionnements ; il est également le seul auquel vous ayez osé opposer un des vôtres, entrepris qui d'ailleurs n'a pas été couronnée de succès, car tandis que mon instrument, dont vous joulez pour la première fois, rendait entre vos mains des sons aussi justes que beaux et faciles ; le vôtre, auquel vous deviez être dès longtemps accoutumé, ne pouvait parvenir à donner deux notes justes et d'un timbre passable ; aussi, après avoir vu le parti que M. Arban, artiste français tirait de mon instrument (et dont vous ne vous doutiez même pas), lui présentâtes-vous le vôtre, probablement dans l'espoir que son talent en relèverait un peu les qualités ; mais M. Arban n'en eut pas plus tôt essayé qu'il le rejeta en s'écriant : ‘C'est encore plus mauvais que les instruments de Berlin que j'ai vus à Paris'. M. Liszt et moi le priâmes de vous épargner.

“Cet instrument, comme je le disais tout à l'heure, est un de ceux qui s'écartent le moins du modèle allemand, et pourtant je ne laissai pas de vous démontrer qu'il existe encore entre eux de notables différences (...).

“Au reste, les applaudissements les plus enthousiastes, les louanges les plus excessives allaient leur train. Vous vouliez que je me fisse entendre de vos musiciens pour leur apprendre comment on jouait des instruments ; vous me preniez les mains, vous me protestiez qu'il serait impossible de faire aussi bien en Allemagne, que l'on n'y soupçonnait même pas ce que pouvait être un facteur d'instrument ; que jamais les facteurs allemands ne seraient en état de soutenir une lutte avec moi..., le tout en présence des plus honorables témoins, tels que MM. Liszt, Florentino, le docteur Bacher, de Vienne, et Lefebvre de Cologne. M. Jules Janin s'y serait sans doute trouvé pareillement, si votre essai malheureux sur la clarinette-basse ne l'avait déjà mis en fuite.

“A l'issue de cette mémorable séance, vous m'accompagnâtes à mon hôtel, avec votre chef de musique, pour entendre quelques autres instruments. Ici, nouvelles acclamations, surtout lorsque vous vîtes la clarinette-soprano et le saxhorn-ténor.

“Vous nous priâtes ensuite, M. Arban et moi, de vouloir bien assister à la répétition de la musique militaire du chef qui était avec vous, afin de montrer mes instruments à ses artistes et d'en jouer devant eux ; ce qui fut fait, suivant votre désir, par M. Arban et par moi. Cette fois, les bravos se changèrent en trépignements : l'enthousiasme de tous vos musiciens devint un véritable délire.

“Vous preniez la peine d'expliquer vous-même à ces messieurs combien mes instruments étaient supérieurs ; vous les engaglez à bien m'écouter et à prendre leçon sur M. Arban et sur moi pour savoir comment on doit jouer des instruments ; enfin, vous les pressiez d'adopter mes nouvelles clarinettes.

“J'insistai pour que la rétractation de votre premier article parût immédiatement dans la Gazette de Berlin. M. Liszt me fit remarquer qu'il ne pouvait en être autrement après ce qui venait de se passer, et que ce serait vous faire injure de le mettre en doute ; non seulement vous promîtes toutes les rétractations désirables, mais les dernières explications que je venais de vous soumettre changèrent en résolution arrêtée la velléité d'un voyage à Paris dans le but d'examiner mes inventions ; rappelez vos souvenirs, monsieur, vous y trouverez que pour satisfaire ce désir, vous me priâtes de vous seconder dans la demande d'un congé auprès du plus solide appui, du plus ardent protecteur des arts, de M. le comte de Redern, intendant des musiques et des théâtres de Prusse, lequel congé vous fut accordé, ainsi qu'une somme assez ronde pour les frais de route, avec d'autant plus d'empressement que vos supérieurs vous sollicitaient depuis longtemps de vous rendre à Paris, comme j'en ai l'assurance positive, pour voir et entendre mes instruments et mon système d'organisation.

“Il y aura bientôt un an de cela (...).

“Pour vous prouver que vous avez dit la vérité à Coblentz sur les facteurs allemands, je vous défie vous, votre associé, M. Moritz, et votre facteur d'instruments en bois (car ce serait conscience de vous mettre seul en cause, et je me vois contraint d'y mettre ces messieurs, quoiqu'il m'en coûte), d'inventer et de confectionner à vous trois la moitié de ce que je ferai à moi seul, c'est-à-dire deux instruments quelconques, l'un en bois et l'autre en cuivre, qui solent utiles ; m'engageant, de mon côté, à m'enfermer sous votre garde avec le laiton en planche, le bois en bûche, bref, les matériaux bruts nécessaires, et à ne reparaître qu'avec quatre instruments, deux en bois et deux en cuivre, que j'aurai inventés, que j'aurai confectionnés et dont je jouerai. “Le prix du concours sera une somme égale aux frais occasionnés, et le lieu choisi, une ville à mi-chemin de Berlin à Paris. (...)

Signé : Adolphe SAX

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N° 49, du 5 décembre 1846

p. 390 : NOUVELLES.- à la suite d'une polémique engagée entre M. Ad. Sax, notre habile facteur d'instruments, et M. Zieprecht, directeur des musiques militaires de Prusse, M. Sax, pour couper court à une discussion inutile, avait porté à ses adversaires deux défis relatifs, le premier à la confection des instruments, le second à la valeur des exécutants. M. Zieprecht a décliné l'une et l'autre proposition ; ce refus nous semble la reconnaissance la plus explicite de son impuissance et de son infériorité.

N° 51, du 29 décembre 1846

pp.407/08 : NOUVELLES.- Bientôt doit avoir lieu l'inauguration de la nouvelle salle de concert de M. Adolphe SAX. Dans cette séance qui promet d'être des plus intéressantes, on entendra, outre les instruments de l'habile facteur, quelques 44 chœurs exécutés par des élèves de l'Orphéon, avec et sans accompagnement de saxhorns.

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