pp. 43-44 : UNE FETE CHEZ M. ADOLPHE SAX : Sur ce titre vous
allez vous imaginer sans doute des salons richement décorés,
resplendissants de lumières, parfumés de fleurs, les éclats
d'une gaieté folle, un élégant tourbillon de danseurs, enfin
toute la physionomie étincelante de ce qu'on nomme vulgairement
une fête. Eh bien, laissez là votre illusion. La fête dont je
viens vous parler n'était pas de ce a caractère. Chez M. Sax,
point d'autres guirlandes que celles des sax-horns, des trompettes
à cylindres, des saxo-trombas, des saxophones de tout calibre,
de toute forme ; point d'autre bruit enfin que la voix de ses
instruments joués par d'habiles artistes, ou le tumulte des
applaudissements que provoquaient la beauté des sons et le mérite
des virtuoses.
C'était une de ces fêtes exceptionnelles
où il n'est question ni de valse ni de polka, quoiqu'il s'y trouve
des femmes, des hommes et un orchestre ; une de ces fêtes
si rares, dont le génie de l'industrie et de l'art font
seuls les frais.
La présence de M. le duc de Montpensier, qui prête un bienveillant
appui à toutes les grandes manifestations musicales, ajoutait
une nouvelle importance à cette solennité. Dans un auditoire
d'élite, composé de tout ce que l'aristocratie, les arts, les
lettres renferment de plus honorable, on distinguait M. le prince
de Ligne, MM. De Rumigny, de Costa, Chaix-d'Est-Ange, plusieurs
officiers supérieurs, les puissances de la presse et quantité
de femmes élégantes. M. Adolphe Sax se proposait de faire entendre
à cette brillante assemblée les harmonieux effets de ses instruments,
avec lesquels il a organisé un excellent petit orchestre, très
bien dirigé par Fessy.
Des circonstances imprévues ont mis obstacle à la réalisation
de ce projet. Faute donc de pouvoir applaudir l'ensemble, M.
le duc de Montpensier a désiré juger du timbre de chaque instrument
isolé. M. Adolphe Sax a passé en revue la plupart de ses inventions
ou modifications ; puis il a laissé à MM. Arban et Lecomte le
soin d'en faire ressortir quelques uns par la dextérité parfaite
de leur exécution. Les témoignages les plus vifs de satisfaction
ont accueilli les preuves de talent de ces deux artistes remarquables.
Ensuite, pour donner une idée, et certainement une très haute
idée des effets d'ensemble, M. Distin et ses quatre fils sont
exécutés à diverses reprises, cinq ou six morceaux arrangés
avec beaucoup de goût par le plus jeunes de ces jeunes gens.
Les cinq instruments dont se servent MM. Distin, sont d'excellents
sax-horns de la fabrication de M. Sax. Le père joue supérieurement
du sax-horn soprano ; il sait tirer de la région Deux sax-horns
contralto, un sax-horn ténor, un sax-horn basse produisent également,
entre les mains des quatre fils Distin, les plus heureux effets
; l'habitude de jouer incessamment ensemble donne à l'exécution
de ces artistes distingués une précision, une fusion intelligente,
difficile à imaginer si on ne les a entendus. Il est digne d'observation
que l'adoption des instruments de M. Adolphe Sax a déterminé
dans la manière de ces cinq virtuoses un immense et incontestable
progrès. A leur première arrivée en France, on estima, on applaudit
leur talent, mais on y démêlait des taches fâcheuses, qui dépendaient
après tout de la mauvaise qualité des instruments dont ils étaient
pourvus. Depuis que MM. Distin les ont abandonnés pour faire
usage de ceux de M. Sax, leur habileté se déploie sans obstacle.
Elle a produit, dimanche dernier, la plus vice sensation.
N'est-il pas singulier du reste qu'en France on ait toujours
besoin de l'exemple et de l'initiative des étrangers pour se
décider à accepter les choses meilleures ? En musique comme
en d'autres matières plus graves, la France a le génie inventeur,
mais l'esprit routinier. Ainsi, que n'a-t-on pas dit contre
les instruments de M. Sax lorsque M. le ministre de la guerre
s'occupa de réorganiser la musique des régiments ? quelle énergie,
quelle fermeté méritoire n'a-t-il pas fallu aux membres éclairés
de la commission et en particulier à son honorable président,
M. de Rumigny, pour lutter contre les préventions aveugles,
obstinées ? Réduits à reculer pied à pied devant l'évidence,
les antagonistes du système de réforme se retranchaient derrière
cette assertion bien gratuite que les instruments supérieurs
sans doute par le timbre, le volume du son et la multiplicité
des ressources, offraient d'immenses difficultés de mécanisme.
impossible, répétait-on complaisamment, d'avoir de longtemps
des instrumentistes un peu exercés !
Voulez-vous apprécier la justesse de cette opinion
? voix un fait décisif. La musique du 9me dragons, caserné
au quai d'Orsay, reçoit le 18 décembre, l'ordre
de se former d'après le nouveau arrêté. Trente-six
instruments, sortis des ateliers de M. Sax, sont livrés
le 20 et le 22 du même mois, si j'ai bonne mémoire
; et le 31, ces trente-six instruments participaient à
la sérénade des Tuileries et résonnaient
le mieux du monde entre les mains des musiciens qui, jusque là,
ne s'en étaient jamais servis. Que sont, je vous prie,
des difficultés de mécanisme dont le premier instrumentiste
venu triomphe en huit jours ? et que devient le vague reproche
d'impossibilité en présence d'un fait accompli ?Ó
Signé Maurice BOURGES.
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pp. 283-285 & 293-295 : Lettre d'Adolphe SAX à M. WIEPRECHT,
directeur général des musiques de Prusse, à
Berlin : Monsieur, le hasard vient de mettre entre mes mains une
série d'articles que vous avez insérés dans
la Gazette musicale de Berlin. M'ayant fait l'honneur de
vous occuper longuement de moi dans ce journal, vous auriez dû,
ce me semble, m'en adresser communication ; mais votre délicatesse
en a jugé autrement ; j'en suis d'autant plus au regret,
monsieur, que vous ne paraissez pas avoir gardé un bien
long souvenir de ce que vous avez dit et fait à Berlin
et à Coblentz, et dans cette circonstance il eût
été grandement besoin de vous rafraîchir la
mémoire, car ce que vous avez dit à Coblentz n'a
plus le moindre rapport avec ce que vous écrivez à
Berlin ; là, en effet, vous ne faisiez pas difficulté
de promettre toutes sortes de rétractations pour les erreurs
grossières qui me concernaient (particulièrement
à l'égard du saxophone, que vous preniez
pour un tuba), tandis qu'ici, au lieu de rétractations,
je ne trouve que des attaques.
Ce sont ces attaques qui me font prendre la plume, bien contre
mon gré, mais je ne puis les laisser sans réponse.
Il faut, monsieur, que vous fassiez grand fond sur la bonhomie
de vos lecteurs pour oser dire que je vous ai pris tous vos
modèles dans le voyage que je fis à Berlin, il y a environ trois
ans, lorsque, deux ans plus tard, je venais spontanément vous
trouver à Coblentz avec mes instruments ; cela tombe-t-il sous
le sens ?
Non, monsieur, quand je suis allé à Berlin, ce n'était point
pour y prendre vos modèles, c'était pour m'assurer qu'il n'y
avait rien de commun entre ce que vous faisiez et ce que j'avais
fait ou désirais faire, tant pour les instruments en particulier
que pour une nouvelle organisation des musiques régimentaires
; c'était pour prouver, en les confrontant, que mes instruments
ne ressemblaient nullement aux vôtres, que j'ai apportés, ni
à ceux d'aucune autre contrée, ainsi que j'ai eu l'occasion
de le faire à Paris, en présence de la commission nommée parmi
les membres les plus distingués de l'Institut, et ainsi que
je le fais encore journellement pour l'édification des artistes
et dees amateurs.
C'est pour vous le prouver à vous-même que je suis allé à
Coblentz deux ans après mon voyage à Berlin.
Ce que vous aviez, ce que vous faisiez, je le connaissais
parfaitement, et si je n'avais pas été convaincu de la supériorité
de mes instruments sur les vôtres pour la justesse et la belle
qualité des sons, si je n'avais pas été convaincu de l'excellence
de mes proportions et du mécanisme imaginé par moi, si je n'avais
pas été convaincu qu'une partie de mes instruments étaient autant
de créations complètement neuves, et que d'autres remplissaient
des lacunes dans les familles déjà existantes, comment aurais-je
eu la pensée de mettre à profit les fêtes de Beethoven pour
faire le voyage de Coblentz afin de faire entrer mes instruments
en lutte avec les vôtres ?
Comment, plus tard, aurais-je engagé MM. Distin à parcourir
l'Allemagne pour s'y faire entendre sur mes instruments, que
cependant n'avaient encore reçu que mon premier perfectionnement
(des artistes anglais avec des instruments français !), et vous
n'ignorez pas l'effet qu'ils ont produit.
Je m'occupe de rédiger un mémoire détaillé dans lequel j'expliquerai
et décrirai mes instruments, en faisant ressortir ce en quoi
ils diffèrent des autres ; mais comme ce travail assez long
n'avance pas au gré de mes désirs, par suite de nombreuses occupations
que me donne la direction d'un établissement qui compte plus
de cent cinquante ouvriers, et comme d'un autre côté vos façons
d'agir me font craindre que vous n'interprétiez mon silence
à votre avantage, je prends le parti de vous répondre sur quelques
points, me réservant d'approfondir et de réfuter plus tard toutes
vos prétentions.
En ce qui touche ceux de mes instruments qui sont tout à
fait nouveaux, vous glissez légèrement et ne dites trop rien
depuis l'entrevue de Coblenz, de peur de trop vous compromettre
; mais pour ceux que j'ai perfectionnés, ainsi que pour les
nouveaux membres dont j'ai fait l'adjonction, vous déclarez
qu'ils ressemblent à tel ou tel instrument., et que, par conséquent,
il n'y a pas invention. Singulière manière de raisonner, car,
à ce compte-la, il n'y aurait pas invention a avoir transformé
le clavecin en piano !
Vous n'êtes pas le seul, au reste, qui teniez un tel langage
; à Paris et ailleurs, il y a des gens intéressés comme vous
dans la question, qui vont répétant, depuis tantôt trois ans
et plus, qu'ils connaissent cela..., qu'il sont, eux aussi,
inventeurs de mes instruments..., qu'ils en ont de semblables
dans quelque coin de leur atelier, etc.
Mais ce sont là des mots et pas autre chose ; ces gens, vécussent-ils
un siècle pourraient à tout propos chanter le même refrain.
La première condition pour mériter le titre d'inventeur est
de produire son uvre au grand jour, et d'en appeler au jugement
de tous.
À leurs grotesques protestations, que rien ne justifiait
puisqu'ils ne pouvaient exhiber aucune pièce à
l'appui, voici ce que je me contentais de répondre : ÔMessieurs,
je n'ai pas encore de brevets, vous avez vu et entendu mes instruments,
donc il devrait vous être facile d'en faire de pareils'.
Que ne le faisaient-ils ? que ne le font-ils encore aujourd'hui
pour le saxophone, qu'on voit annoncé dans leurs
prix-courants, et qui se trouve dans les mêmes conditions
?
Mais il y avait de bons motifs pour qu'il s'en tinssent aux
paroles, ne pouvant faire autre chose.
Lorsqu'à l'Exposition de l'industrie, je présentai une partie
de mes inventions et de mes perfectionnements, pourquoi ces
mêmes hommes qui en réclamaient la priorité sont-ils venus en
face du jury les mains vides de ces instruments ?
Depuis, ayant ajouté de nouvelles découvertes
aux premières, et ayant solidement établi la supériorité
de mes instruments par un examen comparatif, en présence
de plusieurs commissions, et devant les artistes les plus renommés,
j'ai pris des brevets, et me suis mis en règle ; c'est
alors et seulement alors qu'ils se sont procuré de mes
modèles, et les ont contrefaits ; oui, monsieur, contrefaits
! S'ils avaient été inventeurs, ne leur ai-je pas
laissé dix fois le temps d'en faire la preuve ?
Vous verrez que, pour le saxophone, les choses se
passeront de la même manière, et qu'ils n'en inventeront
que lorsque j'en aurai livré dans la circulation.
Ce qui m'est arrivé pour les perfectionnements que
j'ai apportés à des instruments connus m'arrivera,
je m'y attends bien, pour ceux que j'ai inventés, et qui
ne sont pas entrés encore dans le domaine de la publicité,
je devrais dire de la contrefaçon. à l'heure qu'il,
est, personne n'oserait me contester la découverte du saxophone,
parce qu'aucun de ceux qui s'entendent pour me nuire parmi les
facteurs d'instrument ne serait capable d'imaginer rien de semblable.
Mais quand des saxophones seront répandus dans le
commerce, et j'en prends date ici, non seulement on essaiera de
les imiter en les dénaturant, mais on m'en contestera l'invention,
et l'envie voudra encore m'enlever tout le mérite d'une
uvre contre laquelle elle ne peut rien en ce moment.
Vous dites que l'idée de mes cylindres m'est venue des instruments
que j'ai vus à Berlin en 1843. Or, en 1842 j'en avais pris les
brevets à Bruxelles.
Vous dites que tous les instruments actuellement en
usage existent depuis trente ans. Si cela est, quel pas avez-vous
donc fait en avant ? et comment vous justifierez-vous d'avoir
employé si longtemps des instruments mauvais et par vous
reconnus comme tels ?
Vous avancez que l'idée de mes instruments existaient également
en Allemagne depuis une trentaine d'années. Eh quoi ! possesseur
de cette découverte, vous n'avez rien fait pour en hâter la
réalisation ? Savez-vous bien, monsieur, que c'est un véritable
crime de mettre ainsi la lumière sous le boisseau ?
Vous prétendez que vous aviez personnellement, sur la réforme
des musiques régimentaires, les mêmes opinions que j'ai fait
prévaloir en France ; mais alors pourquoi n'en avoir pas fait
l'application dans votre armée ?
Pourquoi avoir attendu, pour mettre en avant une prétention
si plaisante, que tous les journaux de musique eussent rendu
compte de mon Mémoire ?
Vous affirmez que ma clarinette basse est copiée
sur loes clarinettes basses d'Allemagne, et qu'elle m'a
été suggérée par le batyphon,
exécuté à Berlin en 1839 ou 1840.
Ma clarinette basse n'offre aucune analogie
avec celles d'Allemagne, ni pour le son, ni pour le mécanisme,
ni pour la forme ; j'en ai joué en présence de MM. Savart, Dacosta
(de Paris), et autres en 1839, avec un talent de virtuose qui
supposait au moins deux ans d'étude, et dont j'avais d'ailleurs
déjà donné antérieurement des preuves, notamment en Belgique,
dans des solos aux concerts de la cour et ceux de M. Fétis,
et quantité de fois dans les réunions de la Grande Harmonie
royale de Bruxelles, ainsi que de la Société philharmonique,
où je jouais la partie de clarinette basse solo.
Enfin, vous déclarez qu'il y a un point quelconque de ressemblance
entre mes instruments et les instruments allemands ; mais pour
faire constater la dissemblance qui existe entre eux, ou plutôt
la supériorité des miens sur les vôtres, il m'a suffit de présenter
les instruments que vous m'opposiez à la commission nommée par
M. le ministre de la guerre, et le résultat de cette comparaison
a été l'ordonnance qui prescrit d'adopter mes instruments dans
toutes les musiques militaires de France.
Vous jouissez, je l'avoue, d'une position dans laquelle cela
vous devient facile, car s'il se produit en Allemagne dans les
instruments une amélioration ou un changement qu'il vous plaise
de vous attribuer, qui oserait vous contredire ? Sera-ce les
facteurs ? Non, vous pourriez, en les empêchant de vendre, ruiner
leur industrie. Sera-ce les artistes exécutants ? Non encore,
vous pourriez faire perdre leur place aux uns et empêcher les
autres de se placer. Sera-ce enfin quelque homme dont la haute
renommée, dont l'importance incontestable semblent une garantie
assurée d'impartialité comme d'indépendance ? Non, toujours
non ; si haut placé qu'il fût, votre vengeance pourrait atteindre
cet homme dans l'exécution de ses ouvrages ; et c'est bien certainement
grâce aux facilités qui vous étaient offertes de vous faire
un grand nom et de léguer ce nom à la postérité (je cite vos
paroles), dessein bien séduisant, j'en conviens, si séduisant
que j'en redoute la contagion pour quelques uns de vos contemporains
ou de vos successeurs ; c'est, dis-je, grâce à ces facilités
que vous avez pu vous attribuer impunément tout ce qui se fait
de bon dans votre pays ; mais comment n'avez-vous pas compris
que ce qui était si aisé chez vous devenait impraticable en
dehors du cercle de vos influences ?
(La suite au prochain numéro)
Je profite de l'occasion pour vous prévenir que je vais mettre
au jour bon nombre d'autres inventions dont j'ai déjà tracé
et communiqué le plan à plusieurs personnes, notamment certains
projets de réforme pour la symphonie, etc. ; ces projets et
ces inventions futurs sont-ils aussi à vous ?
Dépêchez-vous de le dire.
Je veux croire que vos articles ont été inspirés
par un sentiment patriotique : soit, mais ce n'est point du tout
là une excuse ; le ;premier patriotisme d'un homme d'honneur
est le culte de la justice et de la loyauté ; or, monsieur,
je suis fondé à dire que vous avez manqué
à l'un et à l'autre. Avant notre rencontre, vous
m'aviez attaqué dans les journaux ; c'était une
erreur de votre part, comme j'en eus bientôt la preuve à
Coblentz. Là, en effet, après quelques généralités,
vous me dites que le saxophone n'était autre qu'un
tuba (lequel, par parenthèse, vous n'avez pas inventé,
comme vous en êtes convenu), qu'il ne fallait donc pas l'appeler
saxophone, mais bien wieprechtophone.
Ceci premièrement me parut un peu fort de vouloir
toujours donner son nom à un instrument sans y avoir rien
fait, sans même le connaître ; toutefois, je me contenterai
de répondre que l'instrument nouveau par moi inventé,
et appelé saxophone, différait du tuba
en ce que :
1°Le tuba est de la famille des trompettes
et des trombones, le saxophone forme une nouvelle famille
;
2°Le tuba a le tube cylindrique depuis l'embouchure
jusqu'à la moitié à peu près de
la longueur totale, et le cône cintré de cette
partie jusqu'au pavillon ; Le saxophone, au contraire,
forme un cône parabolique de l'embouchure au pavillon
;
3°Le saxophone est environ trois fois plus large
au milieu de l'instrument que le tuba au même endroit,
tandis que le tuba, au contraire, a les extrémités
plus larges que le saxophone ;
4°Le tuba a cinq ventilles ou pistons, le saxophone
a vingt clefs ;
5° Le tuba se joue avec une embouchure un peu plus grande
que celle de l'ophicléide ou du trombone, mais de même nature.
Le saxophone se joue avec un bec à anche ; d'où il résulte
que les deux instruments se ressemblent à peu près autant qu'un
hautbois ou une clarinette ressemble à une trompette.
Vous me répliquâtes que mes démonstrations
excitalent au plus haut point votre curiosité, et que,
pour voir le saxophone, vous seriez disposé à
faire le voyage de Paris. Après tout cela, monsieur, il
m'était bien permis de penser qu'il y avait plus d'erreur
que de mauvaise foi dans votre fait.
Ce fut à ce moment que M. Liszt, l'un des témoins
de cette scène, me demanda si je n'avais pas avec moi à
Coblentz quelque instrument que je pusse vous montrer ; je répondis
que j'en avais plusieurs, entre autres la clarinette-basse,
et je l'envoyai chercher à mon hôtel.
Au mot de clarinette-basse, vous vous écriâtes
que vous connaissiez cela ! Sitôt l'instrument arrivé,
j'eux l'honneur de vous le mettre en main ; mais le manière
dont vous l'examinâtes et essayâtes d'en tirer quelques
sons fit sourire l'assistance ; ce fut même à la
suite de cette aventureuse tentative que M. Janin prit la fuite.
L'erreur où vous étiez, croyant connaître cela, ayant ainsi
sauté aux yeux, ou, si mieux vous aimez, aux oreilles de tout
le monde, je me fis un plaisir de jouer de l'instrument à mon
tour, et j'en jouai de façon à emporter vos suffrages à vous-même,
monsieur le directeur général ; vous daignâtes me prodiguer
les éloges les plus flatteurs sur la justesse, la beauté, l'étendue
de mon instrument, ainsi que sur le parti que j'en avais tirer.
C'était, de votre propre aveu, un perfectionnement
tellement admirable, que jamais rien d'aussi beau ne s'était
fait en ce genre ; bref, vous allâtes jusqu'à me
demander le prix de ma clarinette, m'assurant que votre intention
était de l'introduire dans vos musiques militaires.
Passons maintenant à l'exhibition du saxhorn en Sib, que je
vous fis, toujours à la demande de M. Liszt : cet instrument
est peut-être celui de tous auquel j'ai apporté le moins de
perfectionnement ; il est également le seul auquel j'ai apporté
le moins de perfectionnements ; il est également le seul auquel
vous ayez osé opposer un des vôtres, entrepris qui d'ailleurs
n'a pas été couronnée de succès, car tandis que mon instrument,
dont vous joulez pour la première fois, rendait entre vos mains
des sons aussi justes que beaux et faciles ; le vôtre, auquel
vous deviez être dès longtemps accoutumé, ne pouvait parvenir
à donner deux notes justes et d'un timbre passable ; aussi,
après avoir vu le parti que M. Arban, artiste français tirait
de mon instrument (et dont vous ne vous doutiez même pas), lui
présentâtes-vous le vôtre, probablement dans l'espoir que son
talent en relèverait un peu les qualités ; mais M. Arban n'en
eut pas plus tôt essayé qu'il le rejeta en s'écriant : ÔC'est
encore plus mauvais que les instruments de Berlin que j'ai vus
à Paris'. M. Liszt et moi le priâmes de vous épargner.
Cet instrument, comme je le disais tout à l'heure, est un
de ceux qui s'écartent le moins du modèle allemand, et pourtant
je ne laissai pas de vous démontrer qu'il existe encore entre
eux de notables différences (...).
Au reste, les applaudissements les plus enthousiastes,
les louanges les plus excessives allaient leur train. Vous vouliez
que je me fisse entendre de vos musiciens pour leur apprendre
comment on jouait des instruments ; vous me preniez les mains,
vous me protestiez qu'il serait impossible de faire aussi bien
en Allemagne, que l'on n'y soupçonnait même pas ce
que pouvait être un facteur d'instrument ; que jamais les
facteurs allemands ne seraient en état de soutenir une
lutte avec moi..., le tout en présence des plus honorables
témoins, tels que MM. Liszt, Florentino, le docteur Bacher,
de Vienne, et Lefebvre de Cologne. M. Jules Janin s'y serait sans
doute trouvé pareillement, si votre essai malheureux sur
la clarinette-basse ne l'avait déjà mis en
fuite.
A l'issue de cette mémorable séance, vous m'accompagnâtes
à mon hôtel, avec votre chef de musique, pour entendre quelques
autres instruments. Ici, nouvelles acclamations, surtout lorsque
vous vîtes la clarinette-soprano et le saxhorn-ténor.
Vous nous priâtes ensuite, M. Arban et moi, de vouloir bien
assister à la répétition de la musique militaire du chef qui
était avec vous, afin de montrer mes instruments à ses artistes
et d'en jouer devant eux ; ce qui fut fait, suivant votre désir,
par M. Arban et par moi. Cette fois, les bravos se changèrent
en trépignements : l'enthousiasme de tous vos musiciens devint
un véritable délire.
Vous preniez la peine d'expliquer vous-même à ces messieurs
combien mes instruments étaient supérieurs ; vous les engaglez
à bien m'écouter et à prendre leçon sur M. Arban et sur moi
pour savoir comment on doit jouer des instruments ; enfin, vous
les pressiez d'adopter mes nouvelles clarinettes.
J'insistai pour que la rétractation de votre premier article
parût immédiatement dans la Gazette de Berlin. M. Liszt
me fit remarquer qu'il ne pouvait en être autrement après ce
qui venait de se passer, et que ce serait vous faire injure
de le mettre en doute ; non seulement vous promîtes toutes les
rétractations désirables, mais les dernières explications que
je venais de vous soumettre changèrent en résolution arrêtée
la velléité d'un voyage à Paris dans le but d'examiner mes inventions
; rappelez vos souvenirs, monsieur, vous y trouverez que pour
satisfaire ce désir, vous me priâtes de vous seconder dans la
demande d'un congé auprès du plus solide appui, du plus ardent
protecteur des arts, de M. le comte de Redern, intendant des
musiques et des théâtres de Prusse, lequel congé vous fut accordé,
ainsi qu'une somme assez ronde pour les frais de route, avec
d'autant plus d'empressement que vos supérieurs vous sollicitaient
depuis longtemps de vous rendre à Paris, comme j'en ai l'assurance
positive, pour voir et entendre mes instruments et mon système
d'organisation.
Il y aura bientôt un an de cela (...).
Pour vous prouver que vous avez dit la vérité à Coblentz sur
les facteurs allemands, je vous défie vous, votre associé, M.
Moritz, et votre facteur d'instruments en bois (car ce serait
conscience de vous mettre seul en cause, et je me vois contraint
d'y mettre ces messieurs, quoiqu'il m'en coûte), d'inventer
et de confectionner à vous trois la moitié de ce que je ferai
à moi seul, c'est-à-dire deux instruments quelconques, l'un
en bois et l'autre en cuivre, qui solent utiles ; m'engageant,
de mon côté, à m'enfermer sous votre garde avec le laiton en
planche, le bois en bûche, bref, les matériaux bruts nécessaires,
et à ne reparaître qu'avec quatre instruments, deux en bois
et deux en cuivre, que j'aurai inventés, que j'aurai confectionnés
et dont je jouerai. Le prix du concours sera une somme égale
aux frais occasionnés, et le lieu choisi, une ville à mi-chemin
de Berlin à Paris. (...)
Signé : Adolphe SAX
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